30/05/2026
Lettre ouverte à partager sans modération
Aujourd'hui, j'ai reçu un message qui, à titre personnel, ne me touche pas particulièrement. En revanche, il me donne l'occasion de répondre plus largement et d'expliquer une réalité que beaucoup ignorent.
Nous sommes une petite boulangerie de village située à Savignies. Nous n'avons aucune prétention. Nous ne prétendons pas être les meilleurs. Nous faisons simplement notre métier du mieux que nous pouvons, chaque jour.
Depuis janvier 2026, nous avons légèrement modifié nos horaires le week-end. Actuellement, nous ouvrons à 8 heures. Cette information est affichée sur notre porte, sur Facebook et sur Google.
Pourquoi ?
Parce que je souffre d'une entorse depuis plusieurs semaines. Parce que derrière un commerce, il y a aussi des êtres humains.
Ma femme et moi ne connaissons ni les week-ends de repos, ni les semaines de 35 heures. Pour être honnête, nous travaillons souvent chacun l'équivalent de deux semaines de 35 heures par semaine.
Nous avons fait le choix de fonctionner avec très peu de salariés. C'est notre choix, notre organisation et notre responsabilité.
Concernant la personne qui a laissé ce message, je ne sais pas qui elle est, ni si elle est cliente. Je constate simplement qu'elle découvre aujourd'hui des horaires qui sont pourtant annoncés depuis plusieurs semaines pour mon entorse, et depuis plusieurs mois pour les week-ends.
Chacun se fera son opinion.
En revanche, je pense ne recevoir de leçon de personne sur ce qu'est réellement le travail artisanal.
Être boulanger, pâtissier ou traiteur, ce n'est pas simplement se lever la nuit.
Ce n'est pas seulement mélanger de l'eau, de la farine, du sel et du levain.
Ce n'est pas uniquement cuire une crème pâtissière ou sortir des produits du four.
C'est gérer une entreprise, payer les fournisseurs, gérer les commandes, les imprévus, les pannes, les contrôles, les factures, les normes, les banques, les réseaux sociaux, les clients et parfois les critiques.
C'est travailler quand les autres dorment.
C'est renoncer à de nombreux moments en famille.
C'est être présent quand il faut, même lorsque le corps dit stop.
Beaucoup voient une baguette sur un étalage. Peu voient les heures passées à préparer la production, nettoyer le laboratoire, ranger les réserves, répondre aux mails, faire les comptes ou gérer les problèmes une fois la boutique fermée.
Beaucoup voient une vitrine remplie le matin. Peu imaginent le nombre de décisions prises chaque jour pour que cette vitrine soit encore remplie demain.
Quand un four tombe en panne, quand une chambre froide décide de faire des siennes ou quand une facture imprévue arrive, il n'existe pas de bouton magique. Il y a simplement des artisans qui trouvent une solution et continuent d'avancer.
Nous ne demandons ni admiration ni pitié. Nous demandons simplement un peu de compréhension avant de juger ce que l'on ne connaît pas.
Derrière chaque commerce de proximité qui ferme, il y a souvent des années de sacrifices invisibles. Des anniversaires manqués, des vacances repoussées, des nuits écourtées et des centaines d'heures que personne ne verra jamais.
On entend souvent dire qu'il suffit d'embaucher. Ceux qui le disent ignorent parfois la réalité économique que vivent aujourd'hui beaucoup de petites entreprises artisanales.
Chaque matin où nous ouvrons la porte de notre boutique, nous prenons un risque que beaucoup n'ont jamais eu à prendre : celui de faire confiance à une journée qui n'est jamais garantie.
Quand nous sommes malades, il n'y a pas toujours quelqu'un pour nous remplacer. Quand nous sommes fatigués, il faut malgré tout être présents. Quand nous avons un problème personnel, les clients, eux, attendent légitimement leur pain.
L'artisanat est un métier magnifique, mais c'est aussi un métier exigeant. Un métier où l'on porte souvent plusieurs casquettes à la fois : artisan, gestionnaire, commercial, comptable, responsable qualité, livreur et parfois même psychologue.
Et puisqu'il faut parler franchement, il est peut-être temps de tordre le cou à une vieille idée reçue.
En 2026, il serait bien de cesser de croire que les métiers de boulanger, pâtissier ou artisan sont des métiers réservés à ceux qui auraient échoué à l'école.
Diriger une entreprise artisanale aujourd'hui demande des compétences en gestion, en comptabilité, en commerce, en communication, en ressources humaines, en réglementation, en hygiène alimentaire, en organisation et bien sûr dans son métier de production.
Pourtant, il subsiste parfois une forme de mépris silencieux. Comme si ces métiers étaient des sous-métiers. Comme si ceux qui les exercent étaient moins qualifiés ou moins respectables que d'autres.
C'est assez paradoxal.
Lorsqu'il faut nourrir la population, maintenir les commerces ouverts ou assurer une continuité de service pendant une crise comme celle du Covid, les artisans deviennent soudainement indispensables. Ils sont félicités, remerciés et mis en avant.
Mais lorsque tout va bien, certains retrouvent vite l'habitude de regarder ces professions de haut, en oubliant ce qu'elles représentent réellement.
Nous ne demandons aucun traitement particulier. Nous demandons simplement le même respect que celui accordé à n'importe quel autre métier.
Car derrière une baguette, un gâteau ou un repas préparé, il y a des femmes et des hommes qui travaillent souvent plus que la moyenne, prennent davantage de risques que la moyenne et assument des responsabilités que beaucoup n'accepteraient pas de porter.
Il faut également reconnaître que l'image de nos métiers commence enfin à évoluer.
Pendant des décennies, l'artisan boulanger a souvent été résumé à une caricature : celle d'un homme couvert de farine qui se lève au milieu de la nuit pour faire du pain afin de nourrir les familles.
Une image romantique, parfois admirée, mais qui a aussi contribué à banaliser des conditions de travail qui, lorsqu'on les regarde objectivement, n'ont rien de normales.
Se lever à 23 heures, à minuit ou à une heure du matin pendant des années n'a rien de naturel pour un être humain.
Travailler les week-ends, les jours fériés, les fêtes de famille, Noël, le Nouvel An ou les vacances scolaires n'a rien d'anodin non plus.
Pendant longtemps, cela a été considéré comme normal. Comme si aimer son métier devait automatiquement justifier tous les sacrifices.
Heureusement, depuis quelques années, de nombreuses émissions de télévision et documentaires montrent enfin l'envers du décor.
Ils montrent les horaires, la fatigue, les contraintes physiques, la pression économique, les investissements, les sacrifices familiaux et la réalité du quotidien.
Ils montrent qu'une boulangerie ne fonctionne pas uniquement grâce à la passion, mais aussi grâce à une quantité de travail souvent invisible.
Cette nouvelle visibilité permet peu à peu de casser cette vieille image du boulanger qui se lève la nuit par vocation et qui accepterait naturellement des conditions que beaucoup refuseraient pour eux-mêmes.
Aimer son métier ne signifie pas que ses contraintes disparaissent.
Cela signifie simplement que l'on choisit de les accepter pour continuer à exercer une profession qui nous passionne.
Alors oui, nous faisons parfois des erreurs.
Oui, il nous arrive d'être en re**rd.
Oui, il nous arrive d'être fatigués.
Oui, il nous arrive d'être imparfaits.
Parce que nous sommes humains.
Mais chaque jour, nous essayons de donner le meilleur de nous-mêmes avec les moyens dont nous disposons.
Heureusement, la très grande majorité de nos clients est différente.
Ce sont des personnes qui prennent le temps de nous demander comment nous allons.
Des personnes qui comprennent qu'il y a des humains derrière le comptoir.
Des personnes qui savent qu'un commerce de village ne se résume pas à une heure inscrite sur une porte.
À toutes ces personnes, merci.
C'est pour elles que nous continuons à nous lever chaque nuit.
C'est pour elles que nous continuons à investir, à nous remettre en question et à avancer malgré les difficultés.
Et c'est grâce à elles que les petits commerces de proximité existent encore aujourd'hui.
Emeline&Nico
Maison André – Savignies
Edit: deuxième screen, nous avions fermer un lundi férié