Quand je pense à mon père, je le vois devant moi, le regard doux, le sourire aux lèvres. Il se dégageait de son visage et de ses bras une grande sérénité accueillante et pleine d’amour. De mon enfance, je me souviens de ses mains tant je les ai vues malaxer et pétrir le pain dans son atelier. Aujourd’hui cela fait 20 ans qu’il est parti et quand je pense à lui, j’ai son sourire confiant aux lèvres. J’ai aussi, comme lui, une petite fossette au creux de la joue gauche. C’est mon héritage à moi. Mais aujourd’hui un autre héritage est à l’honneur.
Aujourd’hui, Arthur, mon filleul et petit-fils de Jean-Marie, reprend la boulangerie familiale. Félicitations à toi Arthur, je te souhaite le meilleur dans cette formidable entreprise. Tu es le quatrième Decruynaere à reprendre le flambeau. Après Charles, boulanger à Aalbeke, Jean son fils, Jean-Marie son petit-fils, Philippe son arrière-petit-fils, tous trois ont tenu la boulangerie de la rue du Nouveau-Monde à Mouscron. Une histoire familiale qui remonte au 19ème siècle.
Première et deuxième générations.
Charles Decruyenaere est né en 1867 à Aalbeke. Il avait de nombreux cousins qui habitaient dans la région de Roubaix-Tourcoing et un oncle instituteur lui apprit le français. Il était parfait bilingue. Vers 1892, il épousa Clotilde Delepierre et s’installa comme boulanger à Aalbeke dans la rue principale. Ils eurent 8 enfants dont Jean Decruynaere[i]mon grand-père. Tout comme Michel, l’ainé de la famille, Jean travailla avec son père. Il était porteur de pain à domicile et assurait les livraisons grâce à une carriole tirée par un cheval. Chaque matin, il partait faire sa tournée et sillonnait dans la région. Une photo aujourd’hui disparue le montre avec son attelage devant la maison des Mercier, chaussée du Risquons-tout à Mouscron. Omer Mercier et Marguerite Dessauvages tenaient une épicerie – mercerie et Jean y livrait le pain. Ils avaient deux filles et un fils, l’aînée s’appelait Madeleine.
Madeleine et Jean se marièrent le 19 juin 1935. Ce fut un mariage à quatre. Le même jour, Julienne, la sœur de Jean, épousa Paul Hennebo qui tenait une boulangerie dans la rue du Risquons-tout. Ils partirent tous les quatre en voyage de noces à Bruxelles y découvrir la capitale et visiter l’exposition universelle.
Mes grands-parents firent construire une grande maison familiale et un atelier dans la rue du Nouveau-Monde au numéro 120. Ils avaient même prévu une écurie au fond du jardin mais la tournée de pain se fit bientôt en triporteur à vélo. A l’ouverture du magasin, pour la première fournée de pain, Jean alla chercher du bon levain à Aalbeke dans la boulangerie de son père.
Une ribambelle de sept enfants anima bientôt la maison. Christiane, Jean-Marie, Philippe, Agnès, Thérèse, Marie-Madeleine et Emmanuel, tous avaient et ont, comme on aime le dire entre cousins, du caractère. Et nous sommes aujourd’hui fiers des valeurs qu’ils nous ont transmises : solidarité, épanouissement, entreprenariat, liberté de chacun ainsi qu’engagement social et spirituel. Chaque enfant et petit-enfant, fruit de cette nombreuse famille, poursuit la voie qu’il s’est choisie. Encore aujourd’hui, le nouvel an est pour nous tous l’occasion de se réunir et d’entretenir les liens entre tantes, oncles, cousins, petits cousins et arrières petits cousins. Avec toujours une pensée pour nos chers disparus, nos grands-parents Jean et Madeleine, nos oncles Eric, Jean-Marie, Philippe et tante Christiane.
Il faisait bon vivre dans la boulangerie et les souvenirs, que m’a confiés tante Agnès, ne manquent pas. Tous les matins c’était le gros rush car la première fournée de pain était livrée au St Henri pour 9 heures au plus t**d. Un grand pain coûtait 6 francs 70.
Le lundi, c’était le jour du pudding, le vendredi, celui du pain gâteau que Jean pétrissait à la main dans un petit pétrin. Quand il avait fini, il était tout en sueur et il buvait une bonne petite bière. Sa spécialité, les pistolets cuits sur pierre. Il réussissait très bien aussi sa pâte feuilletée et c’est lui qui mit au point la recette des couques de Saint-Nicolas, encore utilisée aujourd’hui. Et puis, à la Toussaint, c’était la saison du pain gris aux raisins. Les gens l’achetaient le vendredi saint. Ils remontaient du cimetière par le petit chemin qui existait juste à côté de la maison, à la place de la boucherie actuelle.
En 1948, mon grand-père perdit la vue des suites d’une glaucome, maladie qui, à l’époque, n’était pas encore soignée comme elle l’est aujourd’hui. Il fallut envers et contre tout continuer à produire le pain pour subvenir aux besoins de la famille. Son beau-frère, Paul Hennebo, boulanger au Risquons-tout, lui rendit un grand service en lui livrant chaque jour le pain. Ma grand-mère continua à tenir la boutique et, avec beaucoup de courage et d’amour, elle prit soin de toute la famille. Tous les enfants, du plus petit au plus grand, donnèrent aussi un fameux coup de main. Dès 1950, Christiane l’aînée des enfants aida sa mère au magasin et à la maison, et Jean-Marie, le deuxième de la fratrie, travailla avec son père à l’atelier. Tous deux arrêtèrent l’école à l’âge de 14 ans. Quand je lui demandais s’il n’aurait pas préféré faire des études, mon père répondait qu’il avait été très fier de commencer sa carrière aussi tôt dans la vie. Il était fier et heureux de ses responsabilités et aux côtés de Jean, il apprit le métier.
Jean et Jean-Marie
Troisième génération.
En 1960, mon père rencontra ma mère, Nicole Leman, lors d’une fête du patro à Aalbeke. Pour la petite anecdote, il était déguisé en Saint-Nicolas et la distribution des cadeaux aux enfants était suivie d’une soirée dansante pour les jeunes. Ma mère avait 19 ans et était une des filles de la boulangerie Leman installée un peu plus haut près de l’église. Cela ne s’invente pas. Un fils de boulanger maria donc une fille de boulanger le 22 août 1963.
Un chantier reprit rue du Nouveau-Monde dans le jardin à front de rue juste à côté du magasin. Là fut construite une petite maison mitoyenne avec un commerce à l’avant. Mes parents ouvrirent leur boulangerie au 118bis durant 6 ans avant de déménager juste à côté, mes grands-parents s’installant alors dans la petite maison. Mes frères et moi avons donc grandi avec Parrain et Marraine près de nous. Lorsque les cousins débarquaient le dimanche après-midi, le garage, la véranda, le jardin et parfois même l’atelier devenaient nos terrains de jeu. Parties de cache-cache, fou-rires, taquineries, concours de bêtises, comme le mémorable lancer de pommes de terre et de fourchettes dans le jardin du voisin.
Il y avait de nombreux magasins au Nouveau-Monde et mon père tenait à promouvoir le commerce de proximité. Le Grand Bazar venait d’ouvrir ses portes au bas de l’avenue du Parc. En association avec les magasins de vélos, d’électro-ménagers, d’électro-musique, de jouets, de peinture, de textile et de fleurs, les boulangeries, les boucheries, les épiceries, la papeterie, l’horlogerie, la mercerie et la pharmacie d’à côté, Jean-Marie créa le slogan du « Shopping Center du Nouveau-Monde » et sur tous les emballages on en retrouvait le sigle.
Et puis, toujours dans les années 70, il y eut la « guerre du pain ». D’une part, les premières coopératives de boulangerie apparurent pour fournir le pain dans la grande distribution. Avec leur grosse production, ils cassaient les prix et les artisans boulangers n’étaient pas
contents. D’autre part, des associations de consommateurs revendiquèrent à juste titre la qualité avant tout, et le pain de ménage d’un kilo à un prix raisonnable. Tout le monde tomba d’accord avec un arrêté ministériel belge fixant le prix du pain blanc, gris ou de blé complet.
Le commerce marchait bien, la production augmentait et mon père engagea, durant quelques années, Patrick, le plus jeune frère de ma mère, qui avait fait ses études de pâtisserie à Brugge. Rita, sa jeune épouse, travailla aussi au magasin, et puis ils s’installèrent à Ingelmunster dans leur nouvelle boulangerie. Maman était toujours au magasin, avec une attention pour chaque client. Elle soignait la présentation dans le détail et s’était spécialisée dans les articles de baptême garnis de dragés. Lorsque la marchandise était prête pour la vente, Papa partait pour la tournée de pain au Tuquet, au Mont-à-Leux et à la Coquinie, et, en temps de vacances scolaires, ils nous embarquaient dans la voiture. On allait alors dire bonjour à notre arrière-grand-père, Omer Mercier, à qui il apportait le pain tous les jours. Enfin, de temps en temps l’après-midi, mon père aimait accueillir dans son atelier des groupes d’écoliers du quartier. Il leur partageait son amour du métier et leur apprenait à faire des chaussons aux pommes qu’ils dégustaient à la fin de la visite. Devenus adultes aujourd’hui, certains s’en souviennent encore.
Dans tous ces souvenirs, j’ai une douce pensée pour mon frère, Jean-Pierre, décédé à l’âge de trois ans et demi le 30 novembre 1974. Une rupture d’anévrisme l’a emporté et nous a dévastés. Pendant longtemps, le petit train de bois avec lequel il jouait est resté sur l’appui de fenêtre de la salle à manger. Son portrait aussi.
Deux années plus t**d, Nicolas vint au monde et la joie de vivre reprit le dessus dans notre cœur. Chaque été on aimait se retrouver en famille à Koksijde, à l’appartement « La bouée » sur la digue. On allait à la mer comme beaucoup de Mouscronnois le faisaient aussi à l’époque. On passait son temps à faire des trous et des châteaux de sable face à la mer montante. On jouait au jokari et on sciait les parents pour rouler en cuistax. Tous les jeux de société y sont encore, Destin, Monopoly, jeux de cartes, d’échecs et de dames. Les bandes-dessinées aussi.
Bientôt, Philippe, qui faisait ses études en pâtisserie au Ceria, rejoignit l’équipe à l’atelier. Après des stages chez Wittamer à Bruxelles, il entreprit de développer la pâtisserie fine. Sa première spécialité fut la Forêt noire, toujours aussi délicieuse et d’actualité. A cette époque, Philippe avait une belle voiture rouge, modèle sport, et il allait chercher son amoureuse, Lucie Vandenberghe, à la sortie de l’Ecole Supérieure de Commerce et Comptabilité, Place de la Justice.
François, boulanger de formation, collabora aussi pendant quelques années avec son père, avant de faire le tour du monde en Inde, Australie, Amérique du Sud, Zanzibar et Sud de la France où il restait l’été comme saisonnier. Il travailla également dans une boulangerie à Bruxelles, à Rekkem et à la Blommerie à Mouscron comme cuisinier. Puis il ouvrit une librairie juste à côté de la boulangerie.
Pour Nicolas, le plus jeune de la famille, et moi l’aînée, chacun en son temps, nous aidions les parents les dimanche et jours de fête, au magasin et à l’atelier. Nicolas, pour sa part, s’y est beaucoup investi et le fit pendant une quinzaine d’années. Et puis nous sommes partis à Bruxelles y faire notre vie. Nicolas s’est marié avec Gaëlle Bo**ré et a 2 enfants Lucas et Margot. Et chez moi, avec mon ex-compagnon Olivier Damien, c’est Juliette et Anatole. Nous ne manquons jamais, en visite à Mouscron, de passer par la boulangerie pour regoûter au plaisir des biscuits maisons, des éclairs au chocolat et couques de Saint-Nicolas. Incontournables. Les meilleurs.
Et enfin, pour terminer le fil de l’actualité, parlons de Nicole, Mamy pour ses petits-enfants. Notre chère Mamy a rencontré un nouveau compagnon, Serge Mouligneau, depuis 10 années déjà. Ils prennent soin l’un de l’autre et nous sommes heureux de les voir épanouis à deux. Chacun a gardé son domicile, l’une à Dottignies et l’autre à Ath, et en couple moderne, ils passent de l’un à l’autre selon leurs nombreuses occupations.
Quatrième génération
Lucie et Philippe se marièrent le 3 août 1991 et c’est peu de temps après qu’ils s’installèrent à leur compte au 120, rue du Nouveau-Monde. Les parents prirent leur retraite et déménagèrent à Dottignies.
Les travaux de transformation furent impressionnants : les deux maisons, la petite et la grande, fusionnèrent en un vaste rez-de-chaussée commercial. Et tout prit très vite de l’ampleur. Lucie au magasin et à la comptabilité, et Philippe à l’atelier, comme tout bon couple de boulanger-pâtissier. Ils travaillèrent d’arrache-pied. L’offre se développa de plus en plus suivant les nouvelles tendances, diversification des produits de boulangerie et des mille et unes recettes en pâtisserie fine.
Philippe a toujours une nouvelle recette à tester et à mettre au point, sa tête bouillonne de créativité. Lucie, le sourire aux lèvres, accueille les clients dans la bonne humeur. Tout le monde l’apprécie pour sa joie de vivre, son écoute et son empathie. Leurs trois enfants, Arthur, Edouard et Elisa ont grandi épanouis dans les effluves de vanille, de chocolat et de pain chaud. Quand ils étaient petits, Philippe aimait les prendre en photo dans l’ambiance farineuse et floutée de son atelier. Oui, oui, mon frère a des talents cachés de très bon photographe.
Chère Lucie, mes chaleureuses pensés sont pour tes parents, Régina, ta maman, partie en 1992, et ton papa, Michel, «Pépé» pour ses petits-enfants, décédé en 2016.
Les années passant, nous sommes à présent en 2020 et Arthur, le fils aîné, est maintenant prêt à reprendre le commerce. Après avoir fait des études d’ingénieur industriel, il décide de changer complètement de cap et de devenir artisan boulanger-pâtissier à la suite de son père. C’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’à 26 ans, il se lance sur cette nouvelle voie avec Sarah Verraes, sa compagne. Après avoir exercé son métier d’infirmière, Sarah partage la même passion qu’Arthur pour le commerce et relève le défi. Ses atouts, se mettre au service des personnes, aimer le contact et être aux petits soins pour les autres.
Arthur et Sarah seront épaulés par Philippe et Lucie, mais ils sont surtout entourés d’une équipe qui travaille à la boulangerie depuis de nombreuses années. A l’atelier, Damien collabore depuis plus de 30 ans, Jean-Michel, depuis 25 ans, et Jean-Pierre, depuis 15 ans. Au magasin, Carole sert les clients depuis plus de 30 ans et Caroline, depuis 7 ans. On l’aura compris, c’est une solide équipe pleine de compétences et de savoir-faire et, c’est dans la continuité et la reconnaissance de tout ce qui a été accompli que se poursuit l’aventure.
[i] Le nom «Decruyenaere » perdit son deuxième « e » lors de l’enregistrement à l’état civil de la naissance de Jean le 24 août 1904, erreur de transcription du fonctionnaire communal.