09/06/2026
J'ai longtemps cru que j'avais le détecteur de bu****it brisé. Mais il y a un autre mot pour ce que je ressens. Un vrai terme sociologique : l’anomie.
Imaginez que vous jouez à un jeu de société, mais que le monde se met soudainement à inventer ses propres règles ou que les règles de la boîte s'effacent. Le jeu devient impossible, frustrant et absurde. L'anomie, c'est exactement cela, mais à l'échelle de la vraie vie.
Comme vous le savez, je lis Ivan Illich ces temps-ci et j'ai parfois l'impression de lire quelqu'un qui met enfin des mots sur des choses que j'observe depuis des années. Dans les garderies, dans les hôpitaux, dans les écoles. Dans notre façon de travailler, de consommer et de prendre soin des gens.
J'ai longtemps cru qu'en travaillant avec les enfants, je trouverais un endroit humain. Quand j'étais en milieu familial, c'était doux et respectueux du rythme de tout le monde.
Et j'ai été travailler en installation et en milieu scolaire. J'ai vu des éducatrices et des enseignantes épuisées et impatientes, des enfants qui ne veulent plus aller à la garderie ou à l'école parce que l'institution n'est plus au service de l'humain, mais l'humain doit s'adapter à l'institution.
Au diable le rythme de chacun, on fait tous la sieste de 12 h 30 à 14 h 30 même si tu as 4 ans et que tu ne dors plus en après-midi depuis un an. On s'en fout que tu ne sois pas capable de te tenir debout avec ton habit de neige, que tu pleures pendant 30 minutes et que tes bottes ne tiennent pas dans tes pieds, les sorties sont obligatoires chaque jour. Ton éducatrice a des comportements répréhensibles ? On ne peut pas la virer, elle a son diplôme et on doit respecter le ratio 1 diplôme pour 3 non-diplômées...
Je suis rendue à la moitié de ma vie, et souvent, j'ai peur de finir dans un CHSLD (centre hospitalier de soins de longue durée) où l'humanité semble avoir disparu au service de la productivité et de la rentabilité.
J'ai aussi réalisé a quel point le système est brisé devant le système de justice, dans une histoire de violence post séparation et de harcèlement. Une institution qui est censée protéger et rendre justice, mais où je n’ai même pas pu me défendre, simplement parce que je n’en avais plus les moyens financiers... Me représenter seule alors que j’étais en dépression majeure? Impossible.
Encore une fois, l’humain doit s’adapter à l’institution, à ses règles et à ses exigences financières et ça me semble profondément absurde.
Et plus j'observe, plus j'ai de la difficulté à faire semblant que tout ça est normal. En fait, je n'y arrive pas. Ça fait des années que j'essaie.
On nous demande de nous adapter, de performer, de fonctionner... et surtout de consommer. Et lorsque notre corps ou notre esprit finit par dire non, c'est souvent nous qu'il faudrait réparer.
Aujourd'hui, l'idée de retourner dans ce monde-là me terrifie. Parfois, j'ai même l'impression que mon corps me garde malade pour me protéger de l'extérieur. Et je me demande si je suis la seule à ressentir ce décalage.
Cette impression d'être devenue incapable de trouver ma place dans un monde où tant de choses me semblent profondément absurdes.
Je ne cherche pas nécessairement des gens qui pensent comme moi. Je cherche des gens qui ressentent comme moi.
Des gens qui ont parfois l'impression d'étouffer dans cette obligation constante de fonctionner, de produire, de consommer et de s'adapter.
Des gens qui se demandent eux aussi : « Est-ce que c'est moi qui ne fonctionne plus… ou est-ce que quelque chose ne fonctionne vraiment plus autour de moi ? »
Peut-être que mon détecteur de bu****it n'est pas brisé. Peut-être qu'il fonctionne encore très bien... mais c'est quand même moi qui dois faire de la thérapie et prendre de la médication pour m'adapter.
Sabrina entre les lignes 💚🖤💚